mardi 1 août 2017

Arrêt de l'exploration pétrolière et gazière à Anticosti

Par un arrêté ministériel, le gouvernement met un point final à cette aventure en cul-de-sac. Cependant, et c'était malheureusement prévisible, il fait cela en accordant de très généreuses compensations (>41M$) aux détenteurs des permis d'exploration: 19,5M$ pour Corridor, 5,5M$ pour Junex et 16,2M$ pour Maurel & Prom. Le montant pour Pétrolia est toujours en cours de discussion, ainsi que pour le petit permis de TransAmerican, ce qui fera encore gonfler la facture. Ces montants pour racheter les permis avec des fonds publics montrent un énorme contraste avec ce que ces permis ont rapporté à l'État: à peine plus de 50 000$/an (voir la figure ci-dessous).
Figure 1  Carte des permis détenus avec les données des entrées (790$+9440$+3x13427$) et sorties (41,4M$) de fonds reliés à ces groupes de détenteurs.

Cet arrêté ministériel a le mérite de clarifier une fois pour toutes la position du gouvernement dans le dossier Anticosti. Par contre la véritable raison de la fin de cette aventure en cul-de-sac reste volontairement gardée dans l'ombre. On a pas voulu utiliser l'élément essentiel dans ce dossier: le fait que l'exploitation du pétrole n'avait aucune possibilité d'être rentable*. Le contenu du communiqué indique plutôt que le gouvernement veut insister sur des motifs politiques.
On y invoque l'appui à une demande de classement à l'UNESCO et on lance une flèche au Parti québécois en terminant le communiqué ainsi: "Rappelons que c'est le Parti québécois qui a autorisé le projet d'exploration sur l'île d'Anticosti sans en informer ni consulter la population et qui a signé ce contrat". Cette assertion vise à camoufler le fait que toute l'implication gouvernementale dans la saga Anticosti a débuté bien avant (en janvier 2008) avec la cession des permis d'Hydro-Québec au profit de Pétrolia. C'était sous le gouvernement Charest et je ne crois pas me souvenir "que la population avait alors été consulté ou informée ...". Le gouvernement libéral avait aussi livré 10M$ à Pétrolia en achetant des actions à 1,42$ en 2012; elles en valent moins de 1/10e aujourd'hui. Idem pour Junex.
Les inspections, commissions ÉES, contestations judiciaires devant les tribunaux par Pétrolia, frais d'avocats pour les négociations ont ajouté une somme du même ordre. Tout cela fait beaucoup de fonds publics en pure perte pour soutenir artificiellement un projet jugé non rentable au départ par beaucoup d'investisseurs privés experts dans le domaine. Le Québec devient maintenant le seul endroit sur la planète qui rembourse les dépenses d'exploration en double:
1e) avec les avantages fiscaux combinés Ottawa & Québec (un retour fiscal complexe mais qui frise les 95%), 
2e) plus un dédommagement comptant à la fin des permis qui lui peut dépasser de beaucoup les dépenses brutes réelles.
Et la population applaudit le premier ministre, car il démontre qu'il aime l'environnement et la pêche au saumon dans l'île. Tout le monde est content, même les écolos patentés qui n'y voient pas la très grossière astuce.
Amis albertains qui vivez en ce moment les grandes misères du déclin pétrolier chez vous, venez forer au Québec, on vous garantit un rendement de 100% libéré de tout risques.


Cette façon d'annuler des permis à Anticosti contre un dédommagement substantiel risque d'avoir un impact très négatif sur des causes pendantes devant les tribunaux. Dans la cause Lone Pine Ress. Inc. contre le gouvernement, la compagnie réclame 118,9 millions US pour l'annulation d'un seul des cinq permis qu'elle avait obtenu de Junex Inc. par affermage. Le permis a été révoqué par l'entrée en vigueur de la loi 18  le 13 juin 2011. Ce type de réclamation est reconnu abusif par plusieurs, mais la cause n'étant pas encore entendue, on ne peut présumer si cela influencera son issue. L'autre cause qui sera débattue cet automne oppose la cie Gastem de l'ex ministre libéral Raymond Savoie contre la municipalité de Restigouche-Sud-Est; la compagnie réclame 1,5 millions à la municipalité pour avoir adopté un règlement de protection de l'eau souterraine. La aussi le principe de limiter les privilèges reliés aux permis pétroliers est au coeur du litige. Les juges aiment peuvent s'éclairer avec des précédents et les pratiques courantes; voilà le danger.

Le gouvernement du Québec a toujours refusé d'appuyer Restigouche dans ce dossier, laissant les 168 habitants se débrouiller avec cette réclamation; il aide certes les résidents d'Anticosti, mais risque de nuire grandement à ceux de Restigouche.

Il y aura d'autres causes, car la loi sur les hydrocarbures adoptée en décembre dernier érige en droits absolus ce qui était plutôt auparavant considéré comme des privilèges. La couronne, le roi dans le code très ancien, accordait et retirait ces privilèges de puiser des ressources sur les terres de l'État. C'était médiéval comme pouvoir mais le code civil en a gardé le principe en l'adaptant aux États démocratiques. On parle encore des terres de la couronne quand on réfère au terres appartenant à l'État. Le sous-sol et les ressources géologiques dans leur ensemble appartiennent à l'État, même sous les terrains privés et même quant l'État cédait un bail "locatif" d'usage privé limité dans le temps. Le tarif d'un bail minier locatif était toujours ridiculement bas (10¢/ha  ou 10$/km2) car il était entendu que l'État demeurait en tout temps seul propriétaire et pouvait restreindre ou éteindre le permis quand le bien commun l'exige.

Ce sera de moins en moins le cas, car cette vision est en train de changer avec les lois et règlements récents adoptés par le gouvernement Couillard. Une fois accordés, les droits pétroliers deviennent des titres de propriétés privés quasi-intouchables et prioritaires sur toute autre dans la loi 106 adoptée sous le bâillon en décembre 2016. Gare à toute autre loi, ou règlement, municipal, provincial ou fédéral qui tente d'en restreindre l'usage; il y aura un coût inévitable à payer aux privilégiés détenteurs de titres pétroliers. Plusieurs organismes ont exprimé des sérieuses réserves sur les dispositions de la loi et l'arbitraire qui découle de sa promulgation sans les règlements associés requis (Barreau du Québec et la chambre des notaires). En cette fin de juillet 2017, le gouvernement installe un précédent dangereux: le principe du dédommagement quant il y a atteinte au titre pétrolier.

La jurisprudence s'installe avec les pratiques en cours. Le bien public, l'environnement au premier chef, devient maintenant très menacé, car l'adoption de mesures de protection pourra devenir très coûteuse en frais de dédommagement. Plusieurs personnes vont trouver que dépenser plus de 100M$ pour assurer la protection d'Anticosti, c'est trop cher. Les gouvernements dont les finances sont toujours serrées protégera peut-être moins dans l'avenir; on adoptera peu de règlements si leur impact risque d'être coûteux en frais de dédommagement.

La cohérence du gouvernement dans le reste de ce secteur pétrolier demeure  donc fort discutable; la loi sur les hydrocarbures contenue dans le texte de la 
loi 106, autorise la fracturation hydraulique de façon extrêmement laxiste, alors que de plus en plus de pays ailleurs dans le monde votent des lois pour l'interdire. La vraie cohérence exige que ce qui est inacceptable à Anticosti ne devrait pas être acceptable ailleurs au Québec.

Voici un survol sommaire des endroits où il y a interdiction de la fracturation hydraulique:

En Australie le parlement de Victoria a voté une loi en mars 2017 qui interdit l’exploitation de gisements non conventionnels :

Aux USA, le Vermont  en 2012, l’État de New-York  en 2015, le Maryland en 2015 aussi ont interdit la fracturation hydraulique. Le sénat du Massachusetts a approuvé une loi interdisant la fracturation ainsi que le traitement ou rejets d’eau de fracturation dans les limites de l’État.  Le comté de Monterey en Californie a voté Oui à une loi interdisant la fracturation. Au Texas et au Colorado des villes se prononcent aussi contre.

En Suisse, dans le canton de Vaud, il y a un moratoire contre la fracturation depuis 2011; la population locale juge cependant que ce n’est pas assez, car un gouvernement conserve la possibilité de mettre fin à un moratoire. La population souhaite une interdiction complète.
En Allemagne en juin 2016, après des années de discussions sur le sujet, la loi interdisant la fracturation est votée.
Ces interdictions existent en France  depuis 2011 et en Bulgarie depuis 2012. Les Pays-Bas ont adopté en 2015 une interdiction jusqu’en 2020. En juin 2017, c'est l’Irlande qui s’ajoute à cette liste de pays européens. 

Au Canada, dans trois des dix provinces il y a de facto un moratoire complet: Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve. Le Québec a un moratoire de facto partiel, car ils s'applique uniquement à la région des Basses-Terres, plus l'interdiction totale de travaux d'exploration pétrolière dans l'Île d'Anticosti. Avec l'adoption en décembre 2016 de la loi sur les hydrocarbures et des règlements qui s'y rattachent, le message envoyé à l'industrie reste des plus ambigus: la fracturation hydraulique demeure autorisée dans l'ensemble du territoire. Les règlements adoptés récemment visaient manifestement à favoriser le démarrage d'une industrie québécoise d'extraction des hydrocarbures, bien que localement et selon le vent politique, on intervienne pour faire brusquement marche arrière (Anticosti).

Interdire la fracturation (hydraulique ou par tout autre méthode du genre) aurait été et aussi demeure la meilleure approche pour légiférer en matière d'exploration/exploitation d'hydrocarbures, c'est pour cela que tant d'États et de pays le font. Cela exclurait automatiquement l'exploration de gisements non conventionnels comme le shale d'Utica dans les Basses-Terres du St-Laurent ainsi que le pseudo gisement de roche mère à Anticosti. Les permis d'explorations n'auraient pas du être abolis avec compensation; on pouvait les laisser valides jusqu'à leur expiration et ensuite ne pas les renouveler tout simplement. Rien ne précise dans un permis d'hydrocarbures le type de gisement visé; la recherche des gisements conventionnels demeurerait valide pour ces permis. Comme on sait qu'il n'y en a aucun conventionnel à Anticosti, comme on sait aussi que le gaz de schiste de l'Utica n'entre pas dans cette catégorie, l'exploration cesserait d'elle-même dans ces deux zones. Même en Gaspésie où un petit potentiel demeure pour du conventionnel, une loi interdisant clairement la fracturation réglerait aussi probablement les cas de Haldimand et de Bourque pour lesquels, sans le dire ouvertement encore, Pétrolia se rend compte qu'il s'agit de gisements marginaux non économiques avec seulement des techniques conventionnelles.

La démarche du gouvernement a été et demeure fort illogique et très imprudente: la loi 106 et ses règlements visent à ouvrir le Québec à toutes les formes d'exploitation, conventionnelles et non conventionnelles. On a voulu plaire tous azimuts au lobby pétrolier. Politiquement parlant le gouvernement se rend ensuite compte que fracturer la Montérégie, fracturer Anticosti ça n'a pas de bon sens. Il fait marche arrière de la pire façon qui soit: en mettant fin unilatéralement à un contrat signé en bonne et due forme et en annulant des permis avec compensation. Sans fracturation hydraulique possible, Junex par exemple conserverait des permis de recherche applicables seulement à de l'exploration de gisements conventionnels. Or il n'y a aucun gisement de ce type dans ses permis à Anticosti; ces permis seraient tombés en désuétude d'eux-mêmes. À leur échéance, le gouvernement n'aurait eu qu'à ne pas les céder à aucun nouveau détenteur, à les abroger tout simplement. Payer Junex et transAmerica pour abolir leurs permis à Anticosti est une aberration: aucun contrat d'exploration ne les lie au gouvernement. C'est un cadeau d'amis purement et simplement.

Pour Pétrolia, Corridor, St-Aubin (M&Pr), le contrat limitait les dépenses d'Investissement Québec à 57,5M$. Quand certains parlent d'engagement contractuels de 115M$ "qu'il faut respecter", ils mentent grossièrement. L'autre moitié de ce 115M$ n'a jamais fait l'objet de contrat et est tombé en désuétude dès novembre 2014 quand Junex a déclaré forfait. Selon les journaux, Investissement Québec a déjà fourni à l'opérateur Pétrolia un peu moins de 20M$. Une solution aurait pu aussi être de laisser aller l'exploration pour dépenser le reste. Le contrat serait tombé de lui-même après un déboursé additionnel certes, mais moindre que les 41M$ annoncés le 28 juillet. Il aurait fallu pour que cette solution soit un peu acceptable que le gouvernement n'ait pas récemment encore accordé de manière irréfléchie des autorisations de prélèvement d'eau et des permis de fracturation. Il aurait dû n'autoriser au final que de l'exploration conventionnelle.  Les partenaires voyant que la fracturation est exclue auraient peut-être d'un commun accord renoncé avant même la fin des dépenses devenues inutiles. Au pire on aurait dépensé jusqu'au bout, mais personne n'aurait pu exiger des compensations en fin de contrat.

En plus du Québec, seul Morel&Prom avait à payer quelque chose; cette firme avait un droit de retrait dès que le total des frais d'exploration atteidrait 35M$. Au 28 juillet 2017 on était probablement rendu tout près de ce montant. Il ne restait peut-être que quelques millions, soit le coût d'un seul forage. La transparence fait cruellement défaut car on n'a rendu public, ni le contrat, ni les dépenses. Le territoire d'Anticosti est public, le financement de l'exploration a été fait majoritairement avec des fonds publics; pourquoi garder ce contrat secret? Pourquoi avoir annulé unilatéralement le contrat juste avant cette échéance? Ça sert surtout objectivement à justifier le transfert massif de fonds publics vers les promoteurs privés. Le vérificateur général devrait enquêter sur cela.

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* Je crois utile à propos de la non rentabilité manifeste du pseudo-gisement d'Anticosti de résumer certains chiffres d'une étude cruciale, qu'on passe complètement sous le radar: il s'agit des données de l'ensemble de l'exploration, incluant les tous derniers forages. Les chambre de commerce, la CAQ, l'Institut Économique de Montréal, etc. vont continuer de prétendre qu'on ne connaitra jamais le potentiel réel du pétrole d'Anticosti, qu'on renonce à exploiter nos ressources créatrices de richesses d'ici, etc. Or c'est faux; les travaux d'exploration complétés jusqu'à maintenant donnent une image précise et adéquate. Cependant les promoteurs ont choisi de ne pas présenter l'ensemble des informations récemment collectées, car elles ne sont pas en appui pour leurs prétentions.

La figure 2 ci-dessous montre les densités en hydrocarbures en place calculés par les chercheurs de la Commission Géologique du Canada (Cheng et a, 2016). C'est une étude publiée en mai 2016, quelques jours avant le dépôt du rapport de l'ÉES. Ni l'ÉES, ni le gouvernement, ni Hydrocarbures Anticosti, encore moins les Pétrolia et consorts qui négocient des millions actuellement n'ont publicisés ces résultats. Et pour cause! Les données démontrent amplement qu'on a pas besoin d'autres explorations et que le potentiel d'exploitabilité est inexistant. Avec cette évaluation, on connait non seulement les quantités d'hydrocarbures, mais on a des évaluations distinctes pour les rapports en gaz et en pétrole.

Le contour violet sur la carte Huile et sur la carte Gaz montre le scénario optimisé qui représente une hypothèse d'exploitation de la meilleure zone avec 4155 puits. Le coût brut de chaque puits est fixé à 10M$ (dollars US dans tout ce qui suivra); le coût pour 4155 puits est donc de l'ordre de 42G$. À cela s'ajoutent des coûts d'exploitation, des coûts pour la liquéfaction du gaz, etc.; 98G$ ou 58G$ selon deux estimations dans le rapport économique (tableau 9, p.29) déposé à l'ÉES. La somme des dépenses se situerait entre 100G$ et 140G$ pour cette zone de 4155 puits qui couvre 23% seulement du territoire. Cent vingt milliards de dollars (120G$) c'est la moyenne des deux valeurs des dépenses. C'est la somme considérable requise pour exploiter un peu moins du quart du territoire.

Figure 2  Les hydrocarbures (pétrole et gaz) en place à Anticosti, la zone d'exploitation envisagée dans le scénario optimisé (4155 puits), ainsi que les quantités qui seraient extraites dans l'hypothèse des taux de récupération les plus optimistes. Données en milliards de barils ou barils équivalents pétrole (Gbbl et Gbep)


Avec la compilation des données géologiques dans les deux cartes de Cheng et a, 2016, (fig. 2 ci-dessus) on constate qu'il y a bien moins que 43Gbbl en pétrole dans l'ensemble territoire des permis; en fait il y en a 29,4Gbl. À cela s'ajoute 7,6Gbep en gaz (Gbep= milliard de baril équivalent pétrole) pour un total de 37Gbep.

Dans la zone du scénario optimisé la compilation réduit à 6,5 Gbbl le pétrole en place dans le shale. Le taux de récupération conservateur est 1,2%; le taux optimiste envisageable (estimé le plus haut) est fixé à 1,8%. Dans les nombres indiqués au bas de la figure 2, on ne prend que l'estimé haut, lequel appliqué au 6,5 Gbbl de pétrole en place permet d'obtenir la quantité de pétrole qu'on tirerait des 4155 puits: 117 millions de barils, arrondi et exprimé en milliards dans la figure 2 (0,12Gbbl).

Quel revenu tirerait-on de ces 120 millions de barils? J'ai utilisé une valeur de 100U$/baril dans un autre texte, ce qui donnait 12G$; un très gros déficit d'opération en vue!  Allons-y cette fois-ci avec 200U$/baril, bien qu'en réalité c'est là une valeur aucunement réaliste. Le revenu brut monte à 24G$; ce qui ne couvre que le quart des dépenses. Y aurait-il un prix qui rendrait Anticosti rentable? 800$ par exemple pour amener la valeur extraite au niveau de l'estimé le plus bas des dépenses (100G$)? Et si on tient compte du gaz vendu?  Aucune de ces hypothèses n'est envisageable. 

Premièrement le gaz tiré de l'Île ne pourra jamais arriver au prix du gaz exploité ailleurs. Le gaz sera au contraire un coût, pas un revenu; il faudra s'en défaire d'une façon ou d'une autre. La figure 2 montre qu'on obtient à la sortie des puits en moyenne trois fois plus de gaz que de pétrole, pourtant en place il y en a 3,5 fois moins. Cela s'explique par le taux de récupération du gaz (15%) nettement plus élevé que celui du pétrole (1,8%). Les données des cartes Cheng et al, 2016 indiquent qu'Anticosti a un rapport Gaz/Pétrole prévu  nettement plus élevé que ce qu'on trouve au Dakota par exemple. C'était déjà connu en 2013 : "Des données certes fragmentaires (tableaux 2 et 3 ci-dessus) montrent que le rapport gaz/pétrole pour le Macasty (40,9/27,8 = 1,47) est plus du triple que celui mesuré dans le Bakken (16,6/42,7 = 0,39)". Il est impossible dans un puits d'exploiter seulement le pétrole; le gaz sort du shale fracturé avec le pétrole et il sort même beaucoup plus rapidement du shale fracturé.

Dans le Bakken, le brûlage pur et simple du gaz excédentaire est une catastrophe environnementale énorme. Anticosti aurait un problème nettement plus considérable; brûler ce 350Mbep de gaz faute de pouvoir le sortir commercialement de l'Île représenterait la solution la plus économique, mais il y aurait quand même un coût faramineux si ce rejet devait être facturé au marché du carbone. En réalité, les nouvelles réglementations interdisent maintenant le brulage à la torchère au Canada. Il devrait donc être vendu à perte; les installations requises pour le gaz (gazoduc. usine de liquéfaction, transport, etc.) ont une large part dans le déficit global de l'ensemble des opérations.

Pour ce qui est d'un pétrole à 800$, oubliez ça même dans une analyse purement théorique; c'est une hypothèse tout simplement non envisageable pour notre calcul ici, car il faut dans un tel cas parler du facteur EROI. Ce facteur en termes simples exprime la quantité d'énergie extraite (le pétrole extrait dans le gisement dans le cas présent) divisé par la quantité d'énergie dépensée pour l'extraire et le transporter. Anticosti est un cas où le rendement de l'extraction par fracturation est nettement sous la valeur trois.

Avec une valeur d'EROI=3, on consomme l'équivalent énergétique d'un baril pour en extraire trois. Tout gisement doit avoir un EROI plus grand que trois sinon ce n'est pas un gisement, quelque soit le prix atteint par ce qu'on veut extraire. Plus le prix du pétrole augmente, plus les coûts d'extraction augmentent. Beaucoup de coûts annexes (matériaux, salaires, etc.) en plus du coût même des combustibles (pour les foreuses, compresseurs, camions, bateaux etc.) augmenteraient aussi. Avec les données qui indiquent qu'un baril à 200$ ne rapporterait que le quart des dépenses, l'EROI de ce site l'exclut tout à fait de ce qu'on peut considérer comme un gisement potentiel, même dans un futur indéfini. 

Les données indiquant que le shale Macasty d'Anticosti ne permettaient jamais d'y envisager un gisement potentiellement rentable et exploitable existent depuis bien avant 2014. Le shale d'Anticosti n'a jamais figuré sur les cartes des gisements réels et potentiels de roche mère (figure 3 ci-dessous) et il ne constituera jamais non plus un gisement. Les promoteurs, ceux-là même qu'on dédommage à grands frais en ce moment, n'ont utilisé que des valeurs gonflées à l'hélium pour rouler le gouvernement dans la farine et l'inciter à investir dans l'exploration; elles y trouvent un avantage financier immédiat. Les données récentes de 2016 démontrent hors de tout doute que leurs arguments étaient trompeurs.

Figure 3  Les gisements de pétrole et de gaz de schiste en Amérique du Nord; traduit de PackWest C.P.




samedi 1 juillet 2017

Quelle mauvaise surprise nous servira le gouvernement cet été?

En juillet, c’est la période des vacances qui s’amorce. Ce fut souvent dans les années passées la période choisie par le gouvernement pour passer en douce des décrets, des règlements, des autorisations et des permis très controversés. On juge en hauts lieux qu’il vaut mieux choisir un temps où la population est en vacances pour passer discrètement ce qui soulève l’opposition et les débats publics.

À quoi aurons nous droit cet été en juillet et en août 2017 dans le dossier des hydrocarbures et de la fracturation hydraulique ? Je ne suis pas devin, mais il y a encore sur les bureaux des fonctionnaires des éléments dans quatre dossiers qu’on a choisi de ne pas présenter précédemment :

1) La question de la loi sur les hydrocarbures.  La loi 106 a certes été adoptée en vitesse, sous le bâillon même pour motif d’urgence, en décembre 2016. La loi sur les hydrocarbures n’est toujours pas entrée en vigueur, car le gouvernement doit publier les divers règlements d’application. Le règlement sur le prélèvement des eaux (RPEP) est publié et en vigueur depuis août 2014, mais les autres plus spécifiques aux modalités d’application de la loi sur les hydrocarbures se font attendre. L’été sera peut-être une occasion de les mettre en vigueur discrètement. Les lois sont soumises aux débats en chambre, mais ce n’est pas le cas des règlements ; le gouvernement les rédige et les édicte seul.

2) La question de l’Utica. Cela semblait réglé depuis les conclusions très négatives du dernier BAPE.  Pourtant les milieux du lobby gazier s’activent à nouveau en 2017. Le pdg de l’APGQ et Questerre tentera encore de faire approuver un projet pilote dans les Basses-Terres. On ne connaît pas véritablement les appuis qu’ils peuvent avoir au gouvernement quant à l’implantation de puits expérimentaux sur des terres publiques dans la forêt de Lotbinière. Contrairement à ce qu’a exprimé M. Binnion, il n’y a pas de zones inhabitées dans les permis de recherche de gaz (toujours valides) pour la très vaste étendue de la formation géologique du shale d’Utica. La population des Basses-Terres habite tout ces territoires, même là où il n’y a pas de maisons, car ces zones forestières font patrie d’un patrimoine collectif, qu’on aime, qu’on visite et qu’on lèguera intact aux prochaines générations.

3) La question d’Anticosti. C’est là que les actions gouvernementales révèlent des plus grandes ambiguïtés.  L’an passé, le gouvernement appuyait la demande de classement à l’UNESCO et décernait au même moment à Pétrolia toutes les autorisations et modifications d’autorisations pour des forages avec fracturation.  Cette année c’est derrière des portes closes qu’on discute le versement de compensations pour un arrêt de l’exploration. Un des avocats à qui on confié le mandat de négocier pour le gouvernement avait en 2014 accepté l’inacceptable montant de 200 millions de dollars comme base de calcul pour la valeur des permis. On sait maintenant que l’ensemble des permis vaut moins que le montant des frais qui seront payés à cet avocat. L’été risque bien d’être le moment choisi pour faire avaler une couleuvre à la population, laquelle paiera à la fois l’avocat et les cadeaux de compensation versés aux pétrolières.

4) La fracturation hydraulique et les gisements d’hydrocarbures en Gaspésie. J’ai à peu près rien publié sur la Gaspésie, pour deux raisons :           
a) ce ne sont pas des gisements étendus de roche mère nécessitant a priori des milliers de puits avec fracturation. J’ai concentré mes analyses uniquement sur les gisements de roche mère (shales d’Utica et shale de Macasty -
voir fig. 1).
           
b) je fais mes analyses avec les données recueillies sur le terrain. Or les promoteurs et le gouvernement se font très discrets dans ces dossiers gaspésiens. On veut minimiser les controverses en retenant un maximum d’information. Il n’y a presque rien de publié, à part les brochures « d’information » et quelques communiqués de presse des compagnies.



Fig.1  Trois secteurs ciblés au Québec par les promoteurs du développement pétrolier et gazier.



Contrairement aux cas de l’Utica des Basses-Terres et du shale Macasty à Anticosti, qui ont fait l’objet de trois ÉES et deux BAPE, il n’y a eu rien de tel pour la Gaspésie. Les groupes locaux, à Gaspé notamment, ont eu très peu de collaboration de la part des ministères. On ignore le plus souvent leurs demandes répétées d’accès à l’information. Pas d’information = pas d’arguments d’opposition semble bien être la stratégie maintenant adoptée. En 2010 avec le premier BAPE, le gouvernement croyait qu’il suffirait d’informer pour que tombent les réticences dans la population. C’est le contraire qui s’est produit : plus on a eu des données sur les enjeux réels, plus l’opposition a pu articuler des arguments solides. Le dernier BAPE n’a pu que conclure à un manque évident d’avantages de la filière gaz de schiste pour le Québec.   À Anticosti, les plus récents résultats des forages (dont on a pas vraiment voulu parler au gouvernement, mais ils les ont reçus…) ont convaincu le premier ministre du cul-de-sac de ce projet que sa prédécesseure avait présenté en 2014 comme un possible eldorado.


Fig.2   Trois sites en Gaspésie faisant actuellement l'objet d'exploration pétrolière et gazière: Bourque, Galt et Haldimand.


En Gaspésie donc, il n’y a pas (encore) eu de délivrance d’autorisation pour faire de la fracturation hydraulique. Ça pourrait se faire discrètement cet été. La loi 106 l’autorise. Il faudrait impérativement que le Québec adopte une loi pour interdire la fracturation hydraulique comme technique d’exploitation de gisements d’hydrocarbures et qu’en plus on révise les permis des détenteurs actuels en fonction de cette donne. La France l’a fait et a indiqué aux détenteurs de permis que le recours à toute technique de fracturation en étape d’exploration ou d’exploitation annulerait automatiquement leurs permis actuels. Les permis de recherche d’hydrocarbures demeurent valides pour la recherche de gisements conventionnels.

Pourquoi le Québec a-t-il mis en place une loi et des règlements qui incluent spécifiquement la fracturation hydraulique alors même que les deux cas envisagés pour cette technique (shale d’Utica dans les Basses-Terres et shale Macasty à Anticosti) sont tous les deux de facto mis au rancart ?  La réponse que plusieurs trouvent évidente, ce sont trois gisements en Gaspésie : Bourque, Galt et Haldimand (voir fig. 2).  Il pourrait aussi y en avoir quelques autres, mais le Québec ne sera jamais l’Arabie, le Koweït ou le Texas ; les gisements potentiels sont de faible ampleur et leur rentabilité bien incertaine avec les techniques conventionnelles. Le gouvernement tient à offrir à l’industrie l’option de la fracturation hydraulique ; c’est tout à fait inacceptable*. Que ce soit dans un gisement de roche mère étendu ou dans un gisement de moindre ampleur, la fracturation hydraulique dans chacun de ces puits aura un passif environnemental considérable et inacceptable.

Après avoir fermé l’Utica, puis Anticosti, s’apprête-t-on à offrir une compensation à l’industrie en permettant le recours à la fracturation dans des puits peu productifs pour en accroitre le débit ? Ce qui est inacceptable dans les Basses-Terres, ce qui ne doit pas se faire à Anticosti, c’est tout aussi, sinon plus, inacceptable en Gaspésie.


Je vous souhaite de bonnes vacances, mais gardons un œil ouvert cet été ; la loi 106, les règlements, le lobby pétrolier auprès du gouvernement, les fonctionnaires qui décernent des autorisations très discrètement pendant l’été, tout cela demeure présent pendant les mois de juillet et août.
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* C'est pour satisfaire une demande du lobby pétrolier le plus actif que le gouvernement a ouvert le Québec d'un seul coup, tous azimuts. Il aurait été sans doute plus normal d'ouvrir la porte à cette industrie nouvelle (le pétrole extrait ici) de façon prudente, c'est-à-dire en encadrant de façon rigoureuse une exploration et une extraction d'hydrocarbures tirés uniquement de gisements conventionnels. Dans le cas des gisements conventionnels, je n'ai pas les objections que je formule dans mes textes depuis 2010. Le gouvernement a été bien mal avisé de vouloir implanter ici une industrie extractive en ouvrant un front aussi large; la fracturation hydraulique et ses variantes futures ont et auront toujours une image très négative dans la population. Cela va bien au-delà des perceptions; les risques associés à cette technique sont bien réels et ils sont de mieux en mieux documentés. La tendance partout dans le monde (incluant plusieurs États aux USA) va vers une interdiction pure et simple. En décembre 2016 le gouvernement du Québec est allé directement dans le sens contraire; il a bâillonné le débat qui a mené à l'adoption de la loi 106. La commission parlementaire ne s'est même pas rendue à l'analyse des articles sur le vif du sujet. L'ouverture tout azimuts du gouvernement crée maintenant une opposition tous azimuts dans la population; je ne souscris ni à l'un, ni à l'autre.